
Cars 2, de John Lasseter et Brad Lewis (2011), avec les voix (VO) d'Owen Wilson, Larry the Cable Guy, Michael Caine, Emily Mortimer, John Torturro, Eddie Izzard, Thomas Kretschmann, Bonnie Hunt et (VF) Guillaume Canet, Gilles Lelouche, Lambert Wilson, Mélanie Doutey, Bernard Gabay, Bernard Alane, Cécile de France...
Le studio Pixar est-il arrivé à
la croisée des chemins? La quasi-irréprochable firme de films
d'animation connaît aujourd'hui une phase de transition (en réalité
amorcée depuis deux ou trois ans déjà) qui, si elle n'est pas
catastrophique, demeure suffisamment importante pour qu'on puisse se
poser la question. En bonne partie construite sur une poignée
d'uvres précoces, en réalité imaginées dès la sortie du
premier Toy Story (au cours d'un désormais fameux "déjeuner" entre le quarteron de scénaristes de la maison), la
notoriété du studio tenait à un credo : la création toujours
renouvelée de récits et d'univers entièrement originaux,
universels, aptes à enchanter tous les publics. Or, cette
perspective ô combien excitante de découvrir un nouveau monde
''pixarien'' chaque année a été enterrée en même temps que
WALL.E, dernier de ces projets ''originels'' à voir le jour,
et au même titre que Newt, ébauche alléchante, neuve, hélas
morte-née avant d'avoir été mise en chantier. L'avenir de l'usine
à merveilles s'annonce plus routinier, horizon bouché par les
suites à répétition (après Toy Story et Cars, c'est
le préquel de Monstres et cie qui,
à son tour, est programmé pour 2012) et les adaptations
littéraires (le conte écossais Brave), soit une grande
première dans son histoire. Une décennie de recyclage pour la
maison, synonyme de parcours sans fautes dans l'imaginaire collectif
? Pas de quoi s'affoler non plus. L'éblouissant Toy Story 3,
par exemple, était venu démontrer l'an dernier que séquelle
ne rimait pas toujours avec facilité ni panne d'inspiration. Et
puis, après le formidable essor ''adulte'' pris par le studio depuis
Ratatouille, il fallait bien que le niveau baisse un petit
peu, redevienne raisonnable. Car il ne faudrait pas non plus faire
semblant de croire, au risque de desservir sa cause, que Pixar n'a
pondu QUE des chefs-d'uvres définitifs en vingt-cinq (petites)
années de carrière : des films comme Le Monde de Nemo ou Les
Indestructibles, très bons divertissements par ailleurs, ne
dépassent pas tout à fait ce stade.



John Lasseter, boss de Pixar et co-réalisateur de Cars 2
Des films relativement
mineurs, l'équipe de Lasseter en compte quelques-uns ; ce genre
d'uvres carrées, finies, ayant épuisé leurs potentialités et
qui, par conséquent, appellent d'autant moins une séquelle. Des
films dont le premier Cars, précisément, fait partie...
C'est un peu le problème : reste ce Cars 2 dans l'affaire,
dont il nous faut bien parler malgré le léger embarras qu'il cause.
A première vue, cette nouvelle aventure des bagnoles de Radiator
Springs est placée sous le signe du nouveau. Autant le premier
épisode restait sur le bas-côté et délaissait la vitesse au
profit d'un plaisant récit d'apprentissage très intimiste, presque
au point mort , autant celui-là s'engouffre joyeusement dans tout
ce que son prédécesseur semblait refuser. Voici donc Flash McQueen
et Martin la dépanneuse embarqués malgré eux dans un imbroglio
international, impliquant courses de rallye et obscur complot
pétrolier, guidés dans leur tâche par le sémillant Finn
McMissile, une Aston Martin au service de Sa Majesté, véritable
sosie carrossé de Sean Connery... Spectacle décomplexé, Cars 2
laisse de côté les états d'âme et la mélancolie prégnante des
précédents Pixar (formidable vecteur d'histoires et d'émotions,
qui menaçait cependant de tourner à la ''formule'' sur la durée,
avec ses mêmes thèmes invariablement ressassés depuis Nemo
: réalisation d'un deuil par le voyage, reconquête de son
avenir...) et préfère foncer dans le tas. Sans abandonner toute
noirceur, puisque des voitures s'y font torturer, électrocuter,
compresser ou réduire en miettes, le film en reste à une noirceur
de surface, typique d'un James Bond, parfaitement intégrée à sa
dimension de grand-huit cartoonesque. Revenu aux manettes, Lasseter
avoue sans ambages ses intentions, celles d'associer ses deux passions
pour l'automobile et le film d'espionnage, de secouer un peu façon
shaker... puis de voir ce que ça donne. Et à vrai dire, l'idée
n'est pas mauvaise : l'imaginaire du bolide, du gadget, de la
course-poursuite (autant d'attributs ''masculins'' par ailleurs) est
indissociable de la mythologie des 007, auxquels il est fait ici plus
d'une allusion pertinente.
Pourquoi le collage, a
priori probant, s'avère alors aussi hasardeux à l'écran ?
Parce qu'il est clairement le fruit d'un gros délire, celui de
Lasseter himself, dont personne n'ira manifestement contester
les choix ni les caprices au sein de la production (à plus forte
raison depuis que le Big Boss à chemise hawaïenne dirige carrément
le département artistique de la maison-mère, Disney) ? Toujours
est-il que cette intrigue à tiroirs, touffue jusqu'au confus,
s'accorde mal avec un ''world tour'' plutôt stérile qui n'accouche
de pas grand chose, sinon d'une épuisante machine à gags
(étonnamment enfantins) et à scènes d'actions. En une explosion
ininterrompue de couleurs, de pétarades, de personnages et de clins
d'il, Lasseter se fait plaisir, en totale roue libre... quitte à
laisser plus d'un spectateur sur le bord de la route. A l'inverse, la
réussite des précédents Pixar tenait à un minutieux travail
d'écriture en amont, témoignant d'une grande volonté de contrôle
(les mécaniques scénaristiques de WALL.E et de Toy Story
3, d'une fluidité hallucinante) ou de sobriété (la
belle épure classiciste de Là-Haut). Cars 2 a beau
fourmiller de bonnes idées ou de détails savoureux, ceux-ci partent
dans tous les sens, quand ils ne tombent pas comme un cheveu sur la
soupape : c'est que l'édifice du film ploie sous leur trop grand
poids, faute d'un squelette narratif suffisamment solide pour les
soutenir. Paradoxalement, cette veine va-va-voum du studio, déjà
remarquée dans Les Indestructibles (lui-même... relecture de
James Bond), est plutôt génératrice d'ennui. Une preuve de ce
manque à gagner ? L'intrigue, éparpillée aux quatre coins du
monde, réussit le challenge de nous intéresser cent fois moins que
celle de Toy Story 3, pourtant limitée à une poignée de
pâtés de maisons.


Tout autant qu'un problème
de scénario, c'est typiquement un problème d'identification avec
les personnages (ce qui revient au même) : Cars 2 ne touche
pas au cur parce que Flash McQueen n'est clairement pas Woody le
cow-boy, et que Martin la dépanneuse n'est pas WALL.E. La tristesse
des héros pixariens, si elle était répétitive, avait au moins ce
mérite d'approfondir le spectacle d'enjeux philosophiques et
émotionnels, ici éclipsés au profit d'un éloge de l'amitié
indéfectible qui, dans la ''bouche'' des bolides rutilants, sonne
assez faux. Puisqu'on parle d'antropomorphisme, notons que celui des
Cars, certes concluant (on oublie rapidement qu'on a affaire à
des voitures), a toujours fonctionné à double tranchant. En
rajoutant des yeux, des dents voire des langues aux carrosseries
numériques, soit autant de signes d'''humanité'' facilement
identifiables, Lasseter se condamnait à réduire la portée de son
pari, devenu un simple et amusant exercice de cartoon. La
reconnaissance ne s'y apprivoise pas, elle est immédiate, moins
subtile et moins mature que dans un WALL.E, où il s'agissait
moins d'''anthropomorphiser'' la machine que de l'animer, au
sens premier et étymologique du terme, c'est-à-dire de lui donner
une âme (et ce n'est pas un hasard si les robots muets d'Andrew
Stanton s'apparentaient moins à des hommes qu'à des êtres primitifs, des enfants, voire des animaux). De toute façon, là ne réside pas le fond du
problème : l'empathie est d'entrée de jeu empêchée, parce que les
personnages en eux-mêmes sont volontairement stéréotypés
(exactement comme dans un James Bond : l'espion indestructible, la
girl de service, le jeune premier arrogant, le plouc modeste
au cur-gros-comme-ça), quand ils ne sont pas sacrifiés sur
l'autel de la vitesse (exemplairement Sally, la jolie Porsche du
premier opus et copine de Flash McQueen).


Il faudrait alors, comme
John Lasseter, faire table rase du passé et juger le film avec un
regard neuf, sans la référence (peu avantageuse) aux précédents
du studio. Pas facile, mais pas infaisable non plus : on est ici
tellement éloigné des exigences habituelles qu'il faut parfois se
pincer pour croire qu'on est bien devant un Pixar mais si,
pourtant, on l'a aperçu le logo de la lampe en début de bobine...
On dira donc, à peu près objectivement, que Cars 2
est un spectacle de bonne tenue quoique pas exceptionnel ; à la
technique excellente (chromos, reflets, textures, mouvements, même
si on est encore loin de la virtuosité d'un Brad Bird) quoiqu'un peu
bruyante et un peu criarde ; au ton parfois drôle (les clichés sur
le Japon, la France ou l'Italie sont bien vus) mais aussi un peu
mièvre ; au scénario plutôt malin mais aussi un peu déséquilibré,
etc. Pas de quoi se relever la nuit, ni justifier la longueur d'un
long-métrage. Reconnaissons tout de même que les appréhensions
qu'il fait naître dans sa (longue) première heure de mise en place
sont heureusement contrebalancées par un final réellement haletant
dans les rues de Londres, où les fils de l'intrigue se dénouent
dans une course-poursuite enfin maîtrisée, sur de bons rails. Le
film y tente même une idée merveilleuse : piégés dans l'horloge
de Big Ben, les héros sont contraints de faire tourner ses aiguilles
à l'envers pour s'échapper, renversant ainsi la marche du temps
(précisément à l'instant où Martin fait l'expérience de la
conduite à l'envers des britishs, c'est-à-dire à gauche).
D'autres, tels que Pete Doctor ou Andrew Stanton, auraient sans doute
titillé la trouvaille dans toutes ses potentialités expressives,
poétiques et narratives. Sauf qu'ici, si l'idée reste bonne, on la
délaisse rapidement pour passer à autre chose, on glisse dessus
comme sur le reste.
Cette tendance à la
sécheresse, plutôt inédite de la part de Pixar, déçoit
légèrement. Car voilà, en fait, Cars 2, c'est exactement
comme n'importe quelle suite : une débauche de ''toujours plus'',
impressionnante et fière d'elle (les auto-citations permanentes,
comme ici celles à Ratatouille... ou
à Lasseter lui-même !), qui peine pourtant à dissimuler un
manque général d'envie et de boulot. La remarque s'applique aussi à
l'éternel court-métrage introductif, lequel, à nouveau, n'offre
guère l'opportunité d'un terrain vierge à défricher puisqu'il
s'agit d'une prolongation du troisième Toy Story, sketch
certes paresseux mais agrémenté de deux-trois punchlines qui
font mouche. Pas de quoi tirer la sonnette d'alarme (on reste
confiant pour l'avenir, et puis, n'exagérons rien, le film n'est pas
atroce non plus), tout juste matière à regret : le miracle Pixar,
ce ne sera pas pour cette année. Mais dans le fond, ce n'est pas
bien grave ; et puis, bon, on s'en doutait un peu.

